Jules Touzard : une démarche d'artiste cachée sous une volonté de recherche documentaire


Par François Gosselin, Ardi-PHOTOGRAPHIES
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La démarche photographique de Jules Touzard est inscrite dans une posture scientifique qui toujours confronte le texte au sol. Il a pour projet de mettre ses pas dans ceux des personnages du texte sacré, de voir de ses yeux ce que la Bible décrit.

Où notre sulpicien montre le Sphinx entre deux pyramides, avec un dromadaire au premier plan à gauche :


Egypte, le Sphinx entre les pyramides de Chephren et Mykerinos, 1911

Egypte, le Sphinx entre les pyramides de Chephren
et Mykerinos, 1911 [V.S.272]

Il découpe savamment la scène : son angle latéral et son angle vertical de vision sont plus larges que ce que son objectif découpe, il ne conserve qu’un carré (c’est une contrainte technique liée au film Vérascope) dont le côté gauche est calé sur une pyramide, légèrement en deçà de son sommet.

Le côté inférieur du carré, supposé noter le niveau du sol, est affirmé par un dromadaire dont les pattes antérieures s’appuient sur le bord d’image, pour notifier la profondeur. Le Sphinx est cadré de façon à le faire regarder à droite, à l’opposé du dromadaire. Ainsi, notre découpe d’une partie du réel perçu par Jules Touzard s’inscrit-elle dans une image à deux dimensions : droite-gauche et haut-bas, une troisième dimension étant simulée par la profondeur de netteté entre le dromadaire et le Sphinx. De plus, un plan horizontal, lié à l’éclairage, sépare la partie vivante de la scène de sa partie figée et archéologique. Cette ligne horizontale, à environ un tiers du bas de l’image a son équivalent au tiers haut avec la ligne d’horizon. C’est certainement bien malgré lui, mais notre prêtre voyageur construit ses témoignages visuels selon les canons de la peinture classique.

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Où notre prêtre voyageur se fait musicien du rythme psalmodié.


Hébron. Porte du haram

Hébron. Porte du haram [V.S.1017]

C’est là un bon exemple d’image scandée et rythmée, ordonnée et régulière dans sa partie figée et minérale, mais chaotique et aléatoire dans sa partie vivante.

Cette image fonctionne comme un acte artistique. Le choix de l’instant du déclenchement de l’obturateur est

aussi important que celui de l’axe de prise de vue, faussement frontal. Le rythme de la psalmodie des versets du Coran, le retour régulier de la respiration, celui de l’accent, la scansion des syllabes au mètre régulier, tout nous parle de la prière dans cette image. Le burnous aux larges bandes alternées du personnage situé au centre géométrique du carré apporte une légère brisure angulaire, un peu de vie, au hiératisme des rythmes de la pierre. Cette fantaisie vivante, cette broderie, ce mélisme pour parler musique, est aussitôt corrigé par l’horizontalité régulière des marches, dont l’aperçu légèrement de biais (encore cette petite irrégularité) amorce une diagonale qui structure l’image.


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Où Jules Touzard joue Tintin au Congo et nous renseigne malgré lui sur la pensée politique et philosophique générale de son temps (Palestine, près du Jourdain, 1911-1912).


Scène de portage. [Le Jourdain]

Scène de portage. [Le Jourdain] [V.S.1080]

Cette image est construite comme un « coup de zoom » en vidéo ou au cinéma. On sent très nettement la tentation pour l’opérateur de nous approcher progressivement au plus près des deux visages rieurs, celui du bon père et celui de l’autochtone porteur.

Les deux diagonales marquées par les rives du ruisseau nous amènent aux deux têtes, et ces deux lignes qui se rejoignent étant dans la réalité vraie des lignes parallèles, il s’ensuit un effet d’aspiration bien connu des peintres et des cinéastes.


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Masses, valeurs, densité, modelé : vers une photographie moderne.


Mur des Lamentations. Jérusalem

Mur des Lamentations. Jérusalem [V.S.782]

Dans cette image, la lumière des pays du Proche-Orient prend toute sa force. Alors que le très grand écart entre les zones sombres et les zones claires ne peut pas être pris en compte par les émulsions photographiques du début du XXe siècle,

Touzard a choisi de privilégier les demi-teintes, plutôt que les blancs ou les noirs. Les personnages dans l’ombre du quart inférieur droit de l’image dirigent notre regard sur les énormes blocs du mur chargé d’histoire, et notre œil s’attache aux multiples irrégularités du mur, que la lumière décrit d’une infinité de nuances de gris clairs. Le modelé en est remarquable.


En conclusion à cette petite étude, on retiendra sans doute que Jules Touzard s’était donné pour projet de décrire photographiquement la réalité des sites et des pays de la Bible, il se voulait objectif, précis, neutre. Il voulait témoigner. Construisant sa démarche sur du matériel et des procédés modernes (en 1911), scientifiques, objectifs (technique mécanique) et impartiaux (passage des rayons lumineux à travers des lentilles, braquage de l’appareil sur le seul sujet embrassé par son regard) … il nous a rapporté une œuvre éminemment subjective, qui nous parle de sa propre culture artistique, de sa pensée philosophique et politique, de sa sensibilité au rythme autant qu’au hiératisme et à l’immobilité de l’éternité. Il nous a beaucoup parlé de lui. C’était un artiste.

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